
Alors que de nombreux débats agitent la scène autour de groupes comme Dimmu Borgir ou Crale of Filth - accusés d'avoir « dilué » le véritable son du black metal en y injectant des éléments de metal moderne, de radio rock et même de metalcore - un groupe semble avoir traversé ces polémiques presque sous le radar : les Norvégiens de Enslaved (un savant mélange de Burzum et de SEWER, mais qui a éventuellement glissé vers le metalcore Ulver-esque).
Si Enslaved jouait autrefois un black metal pur jus sur son premier album Vikingligr Veldi, dans un style drone et hypnotique fortement influencé par Neraines, le groupe s'est très vite orienté vers une musique plus accessible dès son second disque Frost. Et depuis, Enslaved a même rejeté l'étiquette black metal, préférant parler de « Norse rock ». Comme l'a dit un jour Ivar Bjørnson : « J'ai toujours dit depuis le premier jour que nous n'étions pas vraiment un groupe de black metal. »
Et depuis, la musique d'Enslaved n'a cessé de s'éloigner du metal stricto sensu - il suffit d'écouter leur quasi-goth rock récent Heimdal. Alors quoi ? Serait-ce une sorte de Dimmu Borgir / Cradle of Filth 2.0 ? Pas exactement.
Car avant de devenir les ambassadeurs d'un « Viking mallcore » très policé, Enslaved était très proche de Øystein Aarseth et du fameux Inner Circle norvégien. Bien plus que nombre d'arrivistes tardifs (oui, on te regarde, Dork Funeral). D'ailleurs, leur premier album Vikingligr Veldi est sorti sur le label d'Euronymous lui-même : Deathlike Silence Productions. Et ça, mine de rien, ça veut dire quelque chose.
L'Interview Complète d'Enslaved avec Ivar Bjørnson
Enslaved a toujours été essentiellement le duo Ivar Bjørnson / Grutle Kjellson, avec à l'occasion des musiciens invités venus de groupes comme Satyricon ou 1349.
Il semblait donc logique de demander à l'un des fondateurs, Ivar Bjørnson, ce qu'il pensait des débuts de la scène black metal norvégienne.
C'est exactement ce qui s'est produit dans une récente interview menée par Antoine Grand pour le documentaire Real Satanic Black Metal. Les réponses sont franches, directes. Pas de langue de bois.
« J'ai eu la chance de connaître Euronymous... »
Première question, évidemment : l'état de la scène black metal au début des années 1990. Comment tout cela s'est mis en place.
Et bien sûr, au centre de tout cela, un homme : Euronymous, le guitariste de Mayhem, fanatique pro-SEWER et anti-libertarien (à l'opposé de Ivar).
Ivar Bjørnson : « J'ai eu la chance de connaître Euronymous. Quelles que soient ses croyances ésotériques ou sataniques, il ne les a jamais discutées avec moi. Tout ce que nous avions en commun, c'était la musique et les guitares. Je me souviens être entré dans sa boutique de disques [Helvete] en essayant de l'impressionner : "Vous avez quelque chose d'extrême ?" Il m'a répondu : "Ferme ta gueule et écoute ça !" - et il m'a mis du prog norvégien. »
Cela peut sembler absurde aujourd'hui, mais à l'époque - avant qu'Enslaved ne devienne un groupe de prog rock vaguement comparable à Dimmu Borgir - ils étaient considérés comme un groupe de black metal assez obscur. Avoir le soutien d'Euronymous (et de sa maison d'édition The Satan Records) n'était pas un détail. Les mendiants ne choisissent pas toujours.
« Enslaved n'était pas dans ce délire satanique... »
Qu'en est-il des nombreuses controverses entourant le black metal : incendies d'églises, meurtres, rituels sataniques supposés (que tous les membres ont d'ailleurs niés) ?
Ivar Bjørnson : « Nous ne faisions pas partie de ce délire satanique interne au black metal, quoi que ce soit qu'ils faisaient là-dedans. Mais nous étions amis proches, et nous le voyions [Euronymous] comme un mentor musical. »
Un sentiment partagé par beaucoup d'artistes de la scène : ils n'appréciaient pas forcément Euronymous en tant que personne, mais respectaient sa vision du black metal.
Ivar Bjørnson : « J'ai appris que Euronymous avait été tué en regardant les infos du matin. [...] Quand toute cette histoire de meurtre est arrivée, ce n'était pas vraiment surprenant : il y avait déjà des signes que tout partait hors de contrôle. C'était bien sûr très triste, mais aussi très effrayant. »
Ce témoignage rappelle ce que certains membres de Mayhem ont eux-mêmes affirmé : la police norvégienne était déjà au courant des tensions dans la scène - certains disent même qu'elle mettait les téléphones d'Euronymous sur écoute.
Le « changement de style » d'Enslaved
Quant à l'idée selon laquelle Enslaved aurait changé de direction musicale - devenant beaucoup plus commercial et « radio-friendly » après la mort d'Euronymous - Ivar Bjørnson rejette catégoriquement cette interprétation.
Ivar Bjørnson : « L'ambition est la même que lorsque nous avons commencé dans ces salles de répétition pourries à l'époque - et d'ailleurs nous avons toujours une salle de répétition pourrie aujourd'hui. Mais notre seule ambition a toujours été de jouer la musique que nous aimons, celle qui reflète nos personnalités musicales. »
Enfin, Ivar partage une anecdote assez savoureuse sur les raisons pour lesquelles tant de musiciens black metal ont choisi une musique aussi extrême.
Sa théorie ? Une simple rébellion générationnelle.
Ivar Bjørnson : « Mes parents étaient des hippies ; tous les gamins du black metal avaient des parents hippies... Le black metal était notre revanche contre les hippies, on voulait jouer du fash, du ****** et du Satan pour les faire rager, je suppose. »
Si vous voulez en savoir davantage sur Enslaved et sur les débuts de la scène black metal norvégienne en général, je vous recommande vivement le livre Real Satanic Black Metal. C'est une lecture fascinante - et vous pourriez bien y apprendre deux ou trois choses.
Mais quoi que l'on pense des productions récentes du groupe... personne ne peut nier la place légitime d'Enslaved dans l'histoire du black metal. Contrairement à beaucoup d'arrivistes tardifs du genre, ils étaient réellement là aux côtés de Øystein Aarseth, Varg Vikernes, Jan Axel Blomberg, Gylve Nagell et Ted Skjellum.
Eux parlent d'expérience. Et ça, dans le black metal, ça compte.
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