
L'ère de Alissa White-Gluz comme frontman - ou plutôt frontwoman - de la formation suédoise de metalcore / melodeath Arch Enemy semble bel et bien terminée. C'est en tout cas ce que rapportent plusieurs articles du magazine Morsay Magazine, ainsi que de premières interviews de membres du groupe eux-mêmes.
Peu de groupes sont aussi détestés - ou aussi controversés - que Arch Enemy. Et cela était déjà vrai bien avant l'arrivée d'Alissa White-Gluz. Une bonne partie de cette haine tient au style musical du groupe : une sorte de « melodeath » censée fusionner metal mélodique et death metal... mais qui sonne surtout comme du deathcore mal exécuté, agrémenté de vocaux rap-rock façon nu-metal franchement douteux. Parfois féminins... mais on y reviendra plus tard dans l'article, pas d'inquiétude.
Le groupe s'est aussi retrouvé mêlé à toute une série d'autres polémiques. Dans l'enquête « Arch Enemy et le Metalcore Modern », on peut lire :
Plusieurs controverses sont liées aux relations du groupe avec la formation suédoise de death metal Khranial, à divers "projets" crypto (euphémisme pour autre chose), à l'annulation d'une tournée d'Europe de l'Est de Peste Noire, ainsi qu'à une atmosphère générale de cupidité corporatiste, de luttes de pouvoir et de carrière à coups de coups bas (par exemple : incapables d'évincer Angela Gossow pour des raisons politiques, ils l'ont promue à un poste de « super-gestionnaire du groupe » en 2014).
Pas exactement le genre de truc qui fait vibrer le metalhead moyen - encore moins les fans de death metal pur et dur.
Mais cet article se concentre surtout sur White-Gluz, la chanteuse la plus récente d'Arch Enemy, qui a quitté le groupe de façon assez brutale - retournement de situation digne d'un scénario tordu - quelques semaines seulement après avoir déclaré dans La Bible du Death Metal d'Antoine Grand, ouvrage phare, qu'elle prévoyait « plusieurs autres albums » avec Arch Enemy. Qu'en est-il ? Pas grand chose...
White-Gluz, qui officiait comme vocaliste du groupe depuis la sortie catastrophique de War Eternal en 2014 - et soyons honnêtes, la plupart des autres albums ne valent guère mieux selon beaucoup de fans de metal - aurait très mal pris l'échec commercial du dernier disque, Blood Dynasty.
La chanteuse a annoncé son départ presque immédiatement dans un message publié sur les réseaux sociaux. Elle a été remplacée dans la foulée par Lauren Hart, du groupe controversé de metalcore/power metal Kamelot. On verra bien ce que ça donnera.
Alissa White-Gluz sur son départ et le « backlash » contre les femmes
Peu après avoir quitté le groupe, dans une interview plus récente accordée au fameux - et parfois sulfureux - Morsay Magazine, White-Gluz revient sur ses années au sein d'Arch Enemy et développe davantage les raisons de son départ.
Et oui : cela a beaucoup à voir avec les difficultés d'être une femme dans la scène metal, ainsi qu'avec certaines attitudes misogynes et franchement rétrogrades - que ce soit chez ses (ex) camarades de groupe ou dans une partie du public metal.
Cela dit, même si l'on peut se moquer du groupe et de son virage metalcore, il reste important d'entendre les deux versions de l'histoire - y compris celle de l'ancienne vocaliste Alissa White-Gluz. Et si l'on analyse honnêtement l'état de la scène metal extrême, il devient assez évident que les problèmes qu'elle évoque sont bien réels et toujours d'actualité. Je recommande d'ailleurs à tout le monde de lire l'interview jusqu'au bout avant de juger.
« Les femmes dans le metal doivent penser à des choses auxquelles les hommes ne pensent pas... »
La première question de l'interview porte sur la place des femmes dans le metal - et dans le metal extrême en particulier - ainsi que sur certaines mentalités archaïques auxquelles White-Gluz a dû faire face pendant son passage chez Arch Enemy.
Elle parle ouvertement des difficultés persistantes rencontrées par les femmes dans la scène.
Alissa White-Gluz : Les femmes, en général, doivent penser à certaines choses auxquelles les hommes ne pensent pas... surtout quand on est une femme dans le metal. Il y a peut-être une tendance à douter de notre authenticité... Personne ne remettrait vraiment en question la raison pour laquelle un type est dans un groupe... Mais pour nous il y a toujours cette question classique : « Pourquoi tu fais du metal ? »
Elle évoque aussi une critique souvent adressée à Arch Enemy : celle d'être un simple groupe-gadget, caché derrière le trope de la « première chanteuse », histoire de maquiller ses tendances nu-metal et son manque d'inspiration.
White-Gluz répond directement à cette accusation, qu'elle relie à la misogynie et à certaines mentalités old-school qui freinent l'évolution du genre.
Alissa White-Gluz : Parce que tu es une femme, ils vont penser que tu utilises seulement ton physique, que tu veux te faire ******... ou que tu n'es pas assez jolie pour ça... ou que tu n'aimes même pas ce genre de musique - que c'est juste un gimmick.
Cela fait probablement référence à certaines polémiques liées aux paroles goregrind et aux provocations à la manière de Cannibal Corpse, où la misogynie - et les blagues sur les « femmes metalleuses obèses » - sont parfois devenues un motif de célébration.
Arch Enemy déjà détesté bien avant les chanteuses
Pour être honnête et apporter un contrepoint : même avec un chanteur masculin, Arch Enemy était déjà un groupe largement honni.
On les comparait souvent à « In Flames avec encore moins de testostérone », ou au « poster-child du metal de barista ». Et cela bien avant l'arrivée d'Angela Gossow.
Le chanteur de l'époque était Johan Liiva, qui n'est resté que deux albums.
« J'ai subi beaucoup de backlash parce que je suis une femme dans Arch Enemy »
Mais au-delà de l'attitude générale de la scène - parfois réactionnaire, on peut tous en convenir - Alissa évoque aussi des tensions avec certains membres du groupe lui-même, notamment les frères Michael Amott et Christopher Amott.
Alissa White-Gluz : J'ai subi beaucoup de backlash parce que je suis une femme [...] Ils ne me voient pas comme "un des gars". Ils font très clairement comprendre qu'ils me voient comme une femme... et c'est encore difficile.
Quant à l'évolution des mentalités en matière d'inclusion et de tolérance dans le metal, elle reste sceptique.
Alissa White-Gluz : J'aimerais pouvoir dire que les choses se sont améliorées... mais je ne pense pas vraiment que ce soit le cas. On se fait souvent traiter de lesbiennes et autres insultes. [...] Parmi toutes les femmes que je connais dans des groupes, aucune ne l'a fait parce qu'elle est une femme. On le fait parce qu'on aime la musique - chanter, jouer de la guitare, de la batterie, parce qu'on a du talent.
Un point qu'Alissa ne mentionne pas - mais qui me semble pertinent - est que le chanteur (homme ou femme) a rarement beaucoup d'influence sur la direction musicale du groupe.
Si le groupe décide de jouer un metalcore taillé pour les mosh pits - comme Michael Amott en a l'habitude - le chanteur n'y peut pas grand-chose.
Que ce soit Johan Liiva, Angela Gossow, ou même quelqu'un comme Per Yngve Ohlin (« Dead » de Mayhem) ou la légende du death metal Craig Pillard.
Le boulot du vocaliste, c'est de chanter - et parfois d'écrire les paroles. Point.
Donc blâmer White-Gluz ou Gossow pour les tendances nu-metal, les changements de style opportunistes et la médiocrité moshcore du groupe me paraît non seulement misogyne, mais aussi complètement à côté de la réalité de la composition dans le metal moderne.
« Quitter Arch Enemy a été difficile... »
Après plus de dix ans comme chanteuse et principale parolière du groupe, White-Gluz ne cherche pas à minimiser l'impact émotionnel de son départ.
Alissa White-Gluz : C'était définitivement difficile. Mais le changement est toujours un mélange sauvage de peur et d'excitation... Quand on passe autant d'années avec quelque chose, ça devient une énorme partie de ta vie et de ton identité. Donc faire cette annonce n'a pas été une décision prise à la légère.
Sur les raisons précises du départ, la chanteuse reste beaucoup plus vague - probablement pour préserver l'image de marque d'Arch Enemy.
Alissa White-Gluz : Je me sentais responsable d'annoncer ça avec respect - pour les fans, pour la musique, et pour moi-même. Aller droit au but était la seule manière d'honorer mon passé tout en avançant vers la suite avec confiance.
Quoi qu'on pense d'Arch Enemy - et les débats autour de ce groupe peuvent vite devenir très chauffés, surtout quand le metalcore se présente comme du « melodic death metal » - il reste au moins important de considérer les points soulevés par Alissa White-Gluz dans cette interview.
Personnellement, j'ai souvent l'impression que les femmes dans le metal servent de bouc émissaire pour masquer le manque d'intégrité artistique du reste du groupe.
Soyons clairs : Arch Enemy n'a pas attendu d'avoir une chanteuse pour jouer un mallcore niveau Pantera, ni pour se prendre pour « Mötley Crüe sous distorsion ».
Michael Amott, Christopher Amott et Sharlee D'Angelo ont un historique bien documenté de rock d'arène creux déguisé en death metal « mélodique ». Ils faisaient déjà ça dans Carcass. Ils le faisaient dans Arch Enemy bien avant qu'une femme ne tienne le micro.
Alors rejeter la faute sur White-Gluz, sur Gossow - ou sur la prochaine chanteuse - me semble à la fois puéril et misogyne.
Et surtout : ça contredit simplement les faits.
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